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Les bonbons acidulés

Jean-François Dray

L’histoire se déroule en Picardie au début des années 1900, puis à Paris à partir de 1915. Une famille va être déchirée par la guerre. Pas à cause des balles ou des bombes. Leurs dégâts collatéraux seulement. L’homme est à la guerre. Un jour de 1915, la femme partira laissant les enfants seuls à ses parents. Elle vivra à Paris en compagnie d’un homme, sans donner de nouvelle et sans revenir dans son village.

Un jour pourtant, elle reviendra, ne sachant où aller après le décès accidentel de son compagnon en 1924 dans l’usine où il travaillait. Elle ne parlera jamais de cette traversée du temps, le sien. Elle gardera son secret au plus profond d’elle. Qui était cet homme, que s’était-il passé durant ces neuf années parisiennes ? Il fallait enfin donner le récit et percer le secret, exhumer des paroles, modestes soient-elles pour orienter ce parcours.

Un tel secret devait renfermer une grande histoire. Pour Marie, l’amour en était sûrement la raison vitale au-delà du temps, des vicissitudes du moment et des malheurs qui en découlèrent.

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Chapitre I

Au-dessus de la Picardie, le ciel était bleu. De minuscules nuages presque invisibles flottaient à l’horizon. Les premiers jours de juillet 1915 annonçaient un été chaud, très chaud. La terre avait soif. En guise de rafraîchissement, c’était le sang des hommes qu’elle buvait depuis un an.
Après les semaines d’attente de l’année passée, la population s'était maintenant habituée au conflit. Pour être plus juste, dans cette région sensible où le canon avait tonné, tous essayaient de faire avec. Les femmes surtout, mères, filles, jeunes et moins jeunes. Les hommes, ceux qui restaient, les Anciens, les corps fatigués par les travaux laborieux effectués dès leur plus jeune âge. La jeunesse masculine, elle, utile, indispensable aux travaux des fermes, était absente des villages.
Le front le plus proche, celui de la Somme, avait connu de durs combats. Émile Charont était de ces soldats. Dès l’annonce de la mobilisation générale, le premier août 1914, le village avait retenu son souffle. Seules les cloches de l’église appelaient les femmes à la prière. Elles y étaient venues en nombre comme partout en France. Émile avait lu attentivement l’affiche officielle et résigné, avait bouclé sa valise. Il avait quitté son village d’adoption du nord-est de l'Oise et avait rejoint avec d'autres, jeunes et moins jeunes, des villages du canton, son régiment d'affectation indiqué sur le fascicule de mobilisation donné en mairie. Depuis, il n'était pas revenu en permission. De courtes lettres continuaient la vie, sa vie d’homme, de Père et de soldat perdu dans ce prestigieux chaos. Ces quatre enfants étaient restés avec leur mère, dans leur modeste maisonnette de quartier, près de la gare de la grande ligne des chemins de fer du Nord. Le bourg vivait aux rythmes de cette guerre. Les femmes plus présentes maintenant dans les rues, les magasins, s'occupaient des tâches naguère celles des hommes et les solidarités n'avaient d'égal parfois que l'agressivité de certaines d'entre elles, réglant à leur façon, loin des hommes, de vieilles rancunes de villages.Marie Charont, la femme d'Émile était née au siècle d'avant, en janvier 1887, dans cette France républicaine qui se cherchait des valeurs et surtout un avenir possible. Les crises politiques et l’affaire Dreyfus de la fin du siècle l'avaient animée de nombreux débats. La droite laminée aux élections, les radicaux au pouvoir, s'ouvrait une nouvelle ère avec l’arrivée de politiciens jeunes et nouveaux.  La jeune république cherchait sa voie. Le député Jaurès, en tête. La loi d’association de Waldeck-Rousseau qui suivait les nouveaux acquis pour les travailleurs se prolongeait avec la loi sur la laïcité. Pourtant, cet avenir était mis à l'épreuve dans cette nouvelle guerre, dans ses tranchées du front, où plus de trois millions de conscrits de France et de son Empire colonial s’étaient jetés avec force et convictions.


Fille unique, Marie avait pu apprécier très tôt, avec une modeste aisance, mais bien réelle, la vie difficile et quotidienne des familles de son village natal. De sa naissance à son mariage avec Émile le Berrichon, sa mère la choya, lui offrant de superbes robes à l’occasion des fêtes familiales et locales, la préservant des tâches ménagères que bien de ses amies de son âge exécutaient sous les vociférations maternelles, depuis leur enfance.
Son père et sa mère n'avaient voulu qu'un seul enfant. Une revue, délivrée par quelques militants anarchistes de passage, les avait convaincus de la nouvelle politique de natalité à suivre pour lutter contre la misère. « Trop de familles nombreuses, trop d'enfants, pas assez d'argent pour les nourrir, les soigner » et le cycle infernal de l'abandon des hommes et des femmes dans l'alcoolisme faisait le reste. La misère engendrait la misère, même dans les campagnes.
Le village picard ressemblait à un gros bouquet coloré par les toits des maisons disposées autour de l’église. Les zones de verdures indiquaient la présence des jardins et potagers. Enfin à l ’extérieur, les champs l’entouraient comme une auréole.  Situé à sept kilomètres à l'écart de la route principale, reliant Paris à Amiens, le village était entouré de grandes étendues de terres à betteraves depuis Napoléon 1er, contraint en 1806 par le blocus des ports français par les armées britanniques, à trouver d'autres sources sucrières que celles de la canne à sucre. Ce que ses ingénieurs firent rapidement, obligeant, agriculteurs et paysans à planter la « beta vugaris » riche en saccharose.
Des sucreries et leurs cheminées reconnaissables firent leur apparition dans les paysages de la Picardie agricole et majoritairement rurale. Pas sans quelques conflits, car les seigneurs des terres les plus avisés avaient très vite compris l'enjeu de cette macération juteuse dont la cristallisation et la blancheur faisaient plus rêver que le brun glucose de canne, pourtant bien meilleure en qualité et surtout sans danger pour la santé. Son implantation et son extension connurent des hauts et des bas. Mais la fin de l’esclavagisme aux Antilles avait eu pour conséquence la hausse du sucre de canne. La betterave s’était de nouveau imposée. Le village de Marie et ses cinq cents habitants n'avaient pas eu la primeur de la construction de la sucrerie. C'était le village voisin, sur la route nationale précisément, de la même importance pourtant, à quelques habitants près, qui avait été choisi dans les années 1869. Sans doute, les gros propriétaires terriens y étaient pour quelque chose. La différence était dans le transport par tombereaux tirés par des chevaux robustes, parfois par des boeufs.
L'acheminement pour les paysans était plus long, plus fatigant, donc moins rentable. De cette industrie étaient nés la suprématie du village et son développement futur. C'était ça aussi le pouvoir. Ensuite, les industriels avaient dénié jeter un regard sur cette industrie agraire et avaient investi partout dans la Somme, l'Oise et l'Aisne. Les capitaux venaient des boulevards parisiens, loin de la terre, des saisons et des travaux harassants. Dans le village, la sucrerie apportait une atmosphère de petite entreprise, offrant ses bâtiments industriels, ses employés modernes, ses machines futuristes, ses camions et surtout ses rares voitures particulières qui venaient des villes, chef de canton ou de préfecture, parfois de Paris, que les enfants admiraient comme des merveilles venues de très loin.
Personne ne l'ignorait, la vie était ici, rien qu'ici. Personne ne partait. Le travail commençait dès le printemps dans les champs et se terminait dans l'hiver par la « campagne de sucrerie » comme on l'appelait depuis plusieurs décennies. Rares étaient ceux qui avaient quitté le village et plus encore le canton. La fin de l'hiver n'était qu'un court intermède pour tous ceux qui vivaient avec la sucrerie. Les autres continuaient comme journaliers dans les fermes pour la culture des céréales, blé, avoine, orge, mais aussi des légumes de plein champ, pommes de terre, haricots et petits pois. Malgré les difficultés économiques que la France connaissait depuis son entrée dans le nouveau siècle, la Picardie offrait les richesses de sa terre féconde. Ses plaines et ses collines de craie portaient d’opulentes campagnes ouvertes.Émile Charont, né en janvier 1875, venait de Châteauroux. Ce Berrichon avait rallié la Picardie riche et généreuse en 1904, après trois années passées chez les pompiers de Paris, laissant derrière lui son Berry natal incapable de lui offrir sa survie. La migration intérieure du sud vers le nord était active. La Bretagne aussi donnait beaucoup de jeunes saisonniers pour la sucrerie, qui vinrent à pied, à travers champs puis en train quand les premières compagnies de chemin de fer privées relieront les premières grandes villes de province, et en premier lieu, les préfectures comme leur demandait le gouvernement.
Artisan-couvreur, Émile trouva vite du travail dans les ateliers de la sucrerie. Les travaux de l’usine demandaient des hommes à tout faire. Encore fallait-il avoir l’esprit entreprenant. À trente ans, Émile commençait une nouvelle vie. Son adaptation fut rapide. Après quelques mois seulement, son salaire lui permit de quoi se loger décemment, quittant sa famille d’adoption, une lointaine cousine qui lui avait offert l’hospitalité. Il s’installa donc dans une maison picarde typique en torchis alliant force et simplicité, avec vue sur la rue en terre battue, à cinquante mètres de la place centrale et de la halle du marché. Trois pièces basses de plain-pied avec un poêle unique, un Gaudin, utilisant bois et charbon, mais seulement aux temps rigoureux. Émile, de bonnes corpulences était du genre rustre et peu sensible au froid. À l’arrière de la maison, un appentis permettait de stocker les outils du jardin et les aliments pour les volailles et lapins qu’il avait décidé d’élever comme tous ses congénères. Sa famille ne lui manquait pas. Au bout d’un an, il fit pourtant venir un cousin germain, curieux de sa réussite, plus pour lui faire suivre le même chemin que par besoin affectif. Courageux, travailleur, peu enclin à l’alcool, sa vie en Picardie s’annonçait prospère. Ce célibataire, étranger de surcroît, attirait l’attention. L’implantation de certains membres de sa famille dans le village depuis plusieurs années avait facilité son intégration. Il ne s’en était pas plaint et les occasions de faire connaissance avec les familles se situaient autour de la place, reliant l’église et ses cafés ou durant la fête du 14 juillet ou celle du village chaque année au mois d’août. Émile avait très vite été adopté, aidé en cela par sa façon de venir en aide à tous ceux dont les toitures demandaient quelques travaux de réparation. Il répondait présent. C’est ainsi qu’il fit connaissance de Marie en venant réparer les gouttières de la maison paternelle. La première fois qu’il la revît, c’était durant la fête du village en août 1905. Le défilé de chars fleuris, organisé par le comité des fêtes, excellait en prouesses artistiques aux goûts variés et la lutte des écoles publiques religieuses s’affichait pour la dernière fois. La loi de séparation de l’église et de l’État allait entrer en vigueur et les religieuses qui firent l’éducation de Marie jusqu’à ses 14 ans, devaient quitter leurs modestes école et atelier de couture.
C’est au bal du soir qu’Émile et Marie se parlérent plus longuement et sous la bonne garde de ses parents, purent aussi se lancer sur la vieille piste de danse en sapin, installée sous les marronniers de la place, dont le poids des danseurs qui tournaient faisait grincer les lattes de bois.  Marie était seule. Pas de frère, pas de soeur, pas d’amie intime. Pas encore de prétendant. Très vite, la présence d’Émile dans sa vie fut pour elle une découverte, une relation privilégiée comme un point d’ancrage pour une vie future qu’elle envisageait déjà. Émile ne cacha pas ses sentiments et s’empressa de la séduire en mêlant des promesses de chevalier servant. C’était l’occasion pour Émile de rompre avec sa vie de célibataire trentenaire.
L’homme plut aussi aux parents. Sans grandes exigences, les valeurs de leur futur gendre leur étaient déjà connues. Tout se savait dans le village. Mais un point commun unissait déjà les deux hommes, il portait le même prénom. Malgré les dix-neuf ans de Marie, jeune fille aux yeux pétillants, à la silhouette d’actrice de théâtre et à l’insouciance reconnue, la décision de se marier fut prise et la date du 6 octobre 1906 retenue. Après son bonheur d’enfant, les parents voulaient son bonheur de femme. Ils agissaient en conséquence.  Le début d’année passa très vite et bien que les prépa
ratifs furent des plus modestes, chaque famille, les parents de Marie d’un côté, et Émile de l’autre, s’organisait. Il avait surtout fallu avertir la famille d’Émile, ses parents, ses frères. Les soirs et les rares jours fériés, Marie et Émile se retrouvaient pour des promenades à travers le village, une façon de se montrer et d’informer tout un chacun de leur future union. Sans grande expérience sentimentale ni amoureuse, Émile avait changé pour Marie, une attention dans le soin de sa tenue l’affirmait, sa maison aussi avait fait une cure de jouvence. Certains le moquaient pour cela. Peu importait. Le grand brun, moustachu, dans son costume noir et la princesse aux chapeau et gants délicats continuaient d’attirer l’attention. Depuis sa première place du canton au certificat d’études, issue de l’école libre, la respectabilité de la jeune fille était préservée. Sa sensibilité romantique s’esquissait par une revendication de son « je » dont ses parents avaient été les artisans et ses nombreuses lectures d’auteurs romantiques du début du XIXe siècle, Lamartine, Châteaubriant, Alfred de Musset, Victor Hugo, George Sand et par la suite aussi Eugène Sue et Guy de Maupassant, avaient accentué la sensibilité de la jeune fille. Ces récits l’avaient isolée dans des rêves que bien des filles du village avaient depuis longtemps oubliés pour une vie plus concrète et un quotidien contraignant. Cet isolement avait eu comme conséquence une tendance à un égoïsme latent pour cette jeune fille qui n’avait rien eu à partager depuis son enfance. Elle était différente à cause de ses parents qui lui avaient voulu une vie plus douce, propice à un avenir plus facile. Ce trouble existentiel la conduisit à exprimer l’énergie de ses passions et de ses rêves. Elle contesta sa raison et aspira à une totale liberté de vie que seule son imagination était en train de lui soumettre.

Jean-François Dray (extrait premier chapitre)

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